Nationaliser le nucléaire, le projet du siècle

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Et si nationaliser le nucléaire était le premier pas vers notre souveraineté énergétique ?

Le projet du siècle ne sera peut-être pas seulement nucléaire. Il pourrait être bien plus vaste : reconstruire une politique énergétique belge sur le temps long, au service de l’intérêt général, de l’industrie, des citoyens et de notre souveraineté collective.

L’annonce du gouvernement fédéral, portée par le Premier ministre Bart De Wever, d’ouvrir des négociations exclusives avec Engie pour une éventuelle reprise des activités nucléaires belges est politiquement majeure. Elle ne signifie pas encore que l’État rachète les centrales : il s’agit, à ce stade, d’une phase d’analyse juridique, technique et financière avant toute décision définitive.

Mais au-delà du nucléaire lui-même, cette annonce remet au centre du débat une notion trop longtemps absente en Belgique : le temps long.

Sortir du court-termisme énergétique

Une politique énergétique ne peut pas se penser à cinq ou dix ans. Elle doit s’inscrire sur plusieurs décennies, voire sur le siècle à venir.

C’est vrai pour le nucléaire, mais aussi pour les réseaux électriques, les renouvelables, le stockage, la chaleur, l’hydrogène, la biomasse, l’isolation des bâtiments et l’électrification de l’industrie.

L’énergie est une industrie lourde. Elle suppose des infrastructures coûteuses, longues à construire, difficiles à modifier et dont les effets engagent plusieurs générations.

La Belgique a trop souvent fonctionné par décisions tardives, compromis successifs et corrections improvisées. On l’a vu dans le nucléaire, le photovoltaïque, l’isolation, la mobilité, les chaudières au mazout ou encore les réseaux électriques.

Cette instabilité a un coût : économique, industriel, social et stratégique.

Toutes les filières sont concernées

Le débat ne peut pas être réduit à une opposition simpliste entre nucléaire et renouvelables.

Toutes les filières énergétiques exigent une planification de long terme :

  • le nucléaire, pour la sûreté, le démantèlement, les déchets et les investissements ;
  • les renouvelables, pour les réseaux, le stockage, l’acceptabilité et les matériaux ;
  • le gaz, pour la sécurité d’approvisionnement et la dépendance extérieure ;
  • la biomasse, pour la ressource, les usages concurrents et la durabilité ;
  • l’électricité, pour l’électrification massive des usages ;
  • l’industrie, pour sa compétitivité et sa transition.

Une politique énergétique sérieuse ne consiste donc pas à choisir une technologie miracle. Elle consiste à organiser un système cohérent, robuste et pilotable dans le temps.

Un jeu de dupe à éviter

Dans ce contexte, une vigilance particulière s’impose.

D’un côté, Engie semble vouloir se désengager progressivement du nucléaire belge. De l’autre, en France, la filière nucléaire reste au cœur d’une stratégie industrielle de long terme, avec prolongation de réacteurs existants et préparation de nouveaux projets.

Ce décalage pose une question stratégique : qui pilote réellement notre politique énergétique ?

Sans tirer de conclusion hâtive, un constat s’impose : la Belgique a progressivement perdu le contrôle d’une partie importante de ses outils énergétiques. De nombreux acteurs structurants du marché sont aujourd’hui pilotés par des groupes étrangers : Engie, TotalEnergies, Eneco et d’autres.

Ce n’est pas illégal. Ce n’est pas nécessairement illégitime. Mais cela pose une question fondamentale : les décisions structurantes pour notre avenir énergétique sont-elles prises d’abord dans l’intérêt stratégique belge ?

Re-nationaliser… mais pour quoi faire ?

Le fait qu’un gouvernement à dominante libérale envisage une reprise publique du nucléaire est, en soi, remarquable.

On peut y voir une évolution doctrinale, ou à tout le moins une reconnaissance implicite des limites de la libéralisation du secteur énergétique.

Mais la question centrale reste entière :

  • s’agit-il d’une nationalisation des coûts ?
  • ou d’une véritable stratégie de souveraineté énergétique ?

Si l’État reprend uniquement les risques, les charges, les déchets, les incertitudes et les coûts futurs, l’opération serait difficilement défendable.

En revanche, si cette reprise permet de mutualiser les risques, les revenus, les infrastructures, les compétences et la planification, alors elle peut devenir le point de départ d’une refondation énergétique nationale.

Aucune filière n’est neutre

Le nucléaire présente des contraintes spécifiques : coûts d’investissement élevés, exigences de sûreté, démantèlement, gestion des déchets et risques à long terme.

Ces éléments doivent être regardés en face, sans minimisation.

Mais les autres filières ne sont pas exemptes de contraintes. Les énergies fossiles nous rendent dépendants du gaz, du pétrole et des marchés internationaux. Les renouvelables nécessitent des matériaux, des technologies, des chaînes d’approvisionnement mondialisées et des réseaux adaptés.

Aucune solution n’est simple. Aucune filière n’est totalement souveraine.

La souveraineté énergétique totale est donc probablement un mythe. Mais une stratégie cohérente permet de réduire certaines dépendances, de mieux en arbitrer d’autres et d’éviter de subir les choix des autres.

La souveraineté oubliée : celle de la consommation

Un point fondamental est trop souvent évité : la seule souveraineté complète que nous pouvons réellement exercer est celle de notre consommation d’énergie.

Produire autrement est indispensable. Mais consommer autrement l’est tout autant.

Cela suppose une réflexion sur nos bâtiments, nos déplacements, notre industrie, nos modes de production, notre organisation territoriale et notre rapport à la croissance matérielle.

La meilleure énergie reste celle dont nous n’avons pas besoin, à condition que cette sobriété ne soit pas subie, mais organisée, juste et technologiquement intelligente.

Énergie et industrie : un même combat

On ne peut pas dissocier politique énergétique et politique industrielle.

Une stratégie crédible doit intégrer :

  • la production ;
  • la consommation ;
  • les réseaux ;
  • les importations ;
  • les infrastructures ;
  • la compétitivité industrielle ;
  • le positionnement européen de la Belgique.

La Belgique n’est pas une île. Elle est déjà un hub énergétique, industriel et logistique. Elle peut le devenir davantage, à condition de ne pas rester dépendante de décisions prises ailleurs.

Financer le temps long

Changer d’horizon change aussi la question financière.

Sur plusieurs décennies, certains investissements publics deviennent soutenables, à condition d’être transparents, contrôlés, planifiés et liés à une stratégie industrielle claire.

Dans ce cadre, un grand emprunt public énergétique pourrait devenir un véritable projet de société.

Les citoyens belges disposent d’une épargne importante. Beaucoup cherchent des placements utiles, stables et porteurs de sens. Un projet énergétique national, structuré et contrôlé démocratiquement, pourrait susciter une adhésion forte.

Certains pourraient même y voir le plus grand emprunt public de l’histoire belge.

Mais cette opportunité ne doit pas être réduite au seul nucléaire. Elle pourrait devenir le point de départ d’une refondation globale : nucléaire, réseaux, renouvelables, stockage, efficacité énergétique, chaleur, industrie et réduction de la consommation.

Conclusion : reconstruire une souveraineté énergétique belge

La nationalisation du nucléaire ne doit pas devenir une simple reprise publique des coûts privés.

Elle doit être l’occasion de :

  • mutualiser les risques ;
  • mutualiser les revenus ;
  • planifier les infrastructures ;
  • mobiliser les citoyens ;
  • structurer une vision industrielle ;
  • intégrer toutes les filières énergétiques ;
  • réduire notre dépendance extérieure.

L’énergie n’est pas un secteur parmi d’autres. Elle est la base de toute l’économie.

Dans un pays sans grandes ressources naturelles, la véritable force pourrait être ailleurs : dans la capacité de mobiliser plus de dix millions de citoyens autour d’un projet cohérent, transparent et durable.

Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas seulement de racheter des centrales.

Le véritable enjeu est de reconstruire une politique énergétique belge sur le temps long.

Le communiqué officiel du 30 avril 2026 confirme l’ouverture de négociations exclusives entre l’État belge, Engie et Electrabel pour une éventuelle acquisition des activités nucléaires belges d’Engie. L’Agence internationale de l’énergie rappelle par ailleurs que la Belgique reste fortement dépendante des énergies fossiles importées et doit concilier sécurité d’approvisionnement, coûts et transition bas carbone.

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